MIRÓ (G.)


MIRÓ (G.)
MIRÓ (G.)

Les écrits de Miró prennent tous place en ce premier tiers du XXe siècle où, dans la prose espagnole, brillent quelques grands noms qui, un peu injustement, ont éclipsé le sien: ceux de Miguel de Unamuno, Azorín, Pío Baroja, Ramón del Valle-Inclán, auxquels il faudrait en ajouter bien d’autres.

De cet orfèvre du langage Jorge Guillén donne un portrait admirable: «Un homme incomparable, Gabriel Miró. Beau, blond, les yeux bleus, tendre, moqueur, gesticulant de tout son corps, de ses mains, des mille nuances de son visage et de sa voix... Joyeux, douloureux, passionné, avec une véhémence traversée de la plus exquise sensibilité, et sensible, sensible à tout, et expressif comme personne, plus que personne. La parole orale n’avait pas chez lui moins de force que la parole écrite. L’écriture paraît travaillée; en fait elle est proche de ce que fut la conversation de Gabriel Miró, en qui fonctionnait toujours sa double aptitude à ressentir et à s’exprimer. Miró accomplit avec une extraordinaire intensité le type d’homme voué au monde concret. Miró ou l’Homme Concret.»

S’exprimer, c’est être

Une œuvre dense et lumineuse illustre ces qualités de l’esprit et de l’âme que Jorge Guillén a su découvrir et mettre en évidence. L’essentiel du génie de Gabriel Miró se manifeste avec plénitude dans ces ouvrages célèbres: Figuras de la Pasión del Señor (1916-1917), Libro de Sigüenza (1917), El Humo dormido (La Brume assoupie , 1919), Nuestro Padre San Daniel (1921), El Obispo leproso (L’Évêque lépreux , 1926). Mais la production littéraire de Miró fut abondante; il y avait en lui un besoin très vif de s’exprimer par la plume; de 1901 (La Mujer de Ójeda ) à 1928 (Años y leguas [Années et lieues ]), presque chaque année fut édité ou réédité un livre de lui: romans, notamment Les Cerises du cimetière (Las Cerezas del cementerio , 1910), récits autobiographiques, nouvelles ou contes, à quoi s’ajoutent encore des traductions et l’œuvre posthume (Glosas de Sigüenza , 1953).

Sensations et perception

«L’originalité de Miró, écrivait son traducteur français Raymond-Jean Vidal, réside dans son sensualisme esthétique, dans son besoin de saisir la réalité par le dedans, de vivre le rythme même des choses, de se fondre en elles, d’en noter les correspondances, d’en poursuivre la possession jusqu’au seuil de l’indistinct où elles se rapprochent à se confondre, dans l’avidité de ne rien laisser échapper qui pût être une émotion, dans cette soif de vivre par tous les pores.» C’est dans cet élan saisi de vertige qui le projette au cœur des choses et des êtres que Miró trouve son génie; ces mots, qu’il applique à Sigüenza, son double, le révèlent d’abord lui-même: «Cet homme regardait et aspirait avec une telle violence qu’il en éprouva de la lassitude et de la douleur dans sa chair.»

Les paysages

C’est ainsi que Miró contemple et décrit les paysages méditerranéens qui sont le cadre de presque tous ses livres: avec ivresse, avec délectation, dans une sensation qui confine à l’extase, comme dans cette notation par exemple: «C’est un paysage vaste, muet, extatique sous la magnificence glorieuse des cieux.» Les sons, les couleurs, les odeurs, les formes, les saveurs, rien n’échappe à l’attention vigilante du romancier; tous les sens à la fois sont chez lui aux aguets; de la nature qui le fascine on dirait qu’il ne veut rien laisser échapper; c’est que dans la contemplation des choses Miró perçoit la promesse du bonheur: «... sa vie s’ouvrait avec jouissance pour recevoir les fines brises et les longues contemplations du bonheur promis». Cependant, dans cette exultation des sens, il se glisse toujours une émotion, le frémissement d’une sensibilité à fleur de peau, ainsi que dans ce tableau nocturne: «Un morceau de lune montre le contour de la côte dénudée et rose, car il y a dans la nuit de la plage une émotion délicate de femme.» Les paysages de Miró, pour la plupart de la province d’Alicante, sont aussi bien des champs, des bois, des vergers, des montagnes, que des bords de mer, des villages ou des villes. «Le paysage de Miró, disait Pedro Salinas, semble une expérience personnelle; ce n’est pas quelque chose qu’il a vu, mais quelque chose qu’il a éprouvé, qui lui est arrivé comme une aventure ou comme un amour.» Sous le nom d’Oleza, il a su recréer l’atmosphère d’une petite ville du Levant, Orihuela, avec sa cathédrale, ses vieilles maisons, ses rues sinueuses pleines d’ombre et de lumières, où tout un petit peuple de personnages trament avec passion les intrigues banales et misérables de leurs vies quotidiennes.

Les portraits

Plus qu’à l’élaboration romanesque, plus qu’au déroulement même du récit, Miró s’attache surtout au décor qu’il évoque et aux personnages qu’il met en action. On sent que les êtres humains intéressent passionnément l’écrivain; il sait les regarder, les observer, saisir au vol un geste, une attitude, un trait de leur physionomie, tout ce qui les révèle ou les trahit; il sait, en quelques mots, en dessiner d’étonnants portraits, souvent empreints d’ironie ou de tendresse. Voici par exemple l’image d’un prêtre généreux: «Un ventre imposant que celui de don Magín, un ventre et un thorax unis en une courbe de loyauté et d’arrogance; un cou laiteux, d’enfant; la tête robuste, aux traits sculptés; le nez charnu, la mâchoire solide, la bouche grassouillette avec une moue et un gloussement de gourmandise, les yeux dorés et fidèles, et le front inondé de soleil, car il portait toujours son chapeau de peluche rejeté sur la nuque.» Toute une foule d’ecclésiastiques, de prélats, de chapelains, de religieux ou de simples dévots peuplent les pages de Miró qui les dépeint sans monotonie. Les caractères féminins ont aussi beaucoup de douceur, ou bien un relief saisissant, comme ce portrait d’une vieille fille: «Ses cheveux ondulés au fer à friser recouvraient quelque peu son front osseux et vaste comme celui de son frère; des yeux avec des reflets bleus de phosphore humide; sa mantille, lourde, posée avec des minauderies et une malice qui lui donnaient une expression dévote et sensuelle. Tout son visage, dur et plâtré de blanc, s’animait sous la rouge vibration de la langue qui ne cessait de rafraîchir ses lèvres.» S’il fallait résumer en quelques mots l’art du portrait selon Miró, on pourrait dire de lui qu’il a su voir les hommes avec autant d’humour que de compassion, avec autant d’amour que de pénétration. C’est dire que dans ses portraits, c’est tout le cœur humain qui se dévoile. Comme dans la nature, Miró sait lire dans les visages.

Le style et l’homme

Il n’y a pas qu’un style chez Miró. De l’expressionnisme vigoureux des premières œuvres comme de Del vivir ou Nómada (1908), du symbolisme fervent qui s’y mêle souvent jusqu’à l’impressionnisme mélodieux vers quoi elle tend de plus en plus, la langue de Miró a été soumise à un travail incessant, épuisant, qui lui imprime un caractère de plus en plus lyrique. Années et lieues , la dernière œuvre publiée du vivant de l’auteur, est une suite de véritables poèmes en prose. Il y a aussi chez Miró un amour passionné des mots; il aime les mots précis et suggestifs, les mots pittoresques et éclatants, les mots exotiques, les mots archaïques ou les néologismes; il les choisit avec prédilection; il les dispose avec un soin d’enlumineur. Les scènes des Figures de la Passion du Seigneur font sur ce point songer à la perfection artistique de Flaubert dans Salammbô ou dans La Tentation de saint Antoine. Le style de Miró est remarquable aussi par les rythmes savants et nuancés qu’il donne à son langage. La phrase chez lui se plie, se tord, vibre comme une flamme avant de se figer, comme un or ciselé, en une forme définitive. Tout l’art de Miró est placé sous le signe de cette exigence de perfection à laquelle il tendait patiemment: «Je suis un créateur lent, avouait-il en 1927. Je ne me plains que de moi-même. Chaque jour, je sens que c’est le premier jour de ma vie d’écrivain.»

Cet idéal a dominé sa vie, qui s’écoula, sans aventures marquantes, à Alicante, Barcelone et Madrid. Il ne connut qu’une existence besogneuse de petit fonctionnaire et de journaliste, à laquelle le succès littéraire ne l’arracha jamais. Une mélancolie intense, un sentiment parfois intolérable d’angoisse devant la souffrance et la mort, une ironie tendre ou acerbe imprègnent l’œuvre de Miró. C’est dans les pages qu’il a laissées que l’on retrouve son image: celle d’un homme bon, simple, modeste et solitaire, en qui brûlait une aspiration dévorante, celle de faire passer son âme dans les mots.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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